BILLET

POTEMKINE EST DE RETOUR

Jean-Pierre Camo

AVRIL 2018

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Quel lien pourrait-on établir entre alimentation et rapports sociaux ? La question, saugrenue de prime abord, mérite pourtant d’être posée car, dans ces deux domaines, un glissement sournois mais bien réel est à l’œuvre. Les mots-clés pourraient être « industriel », « addictif » et « virtuel ». Nul besoin d’un long discours pour expliquer pourquoi l’adjectif industriel, hélas, colle si bien à l’alimentation moderne. La filière agroalimentaire, des producteurs aux distributeurs, en passant par les distributeurs, via un maillage complexe de sous-traitants, tisse désormais sa toile à l’échelle planétaire. Quant aux ingrédients, rares ceux que vous pourriez acheter chez votre épicier. De toute façon, ce dernier n’est pas chimiste… Côté rapports sociaux, les multinationales du big data sont capables, avec leurs puissants outils d’intelligence artificielle, non seulement de collecter mais aussi de compiler des quantités industrielles de données personnelles que nous leur confions imprudemment via les réseaux sociaux. Deuxième mot-clé : « addictif ». Les concepteurs des réseaux sociaux ne s’en sont jamais caché : tout faire pour que vous passiez le plus de temps possible sur vos écrans. Quant aux industriels de l’agroalimentaire, ils maîtrisent mieux que personne l’art de flairer l’air du temps et capter (capturer ?) toujours plus de consommateurs au moyen de multiples artifices addictifs (arômes, sucre, sel, excitants…). Ainsi, tout est fait pour que nous sécrétions à vannes ouvertes de la dopamine, hormone impliquée dans le circuit de la récompense. Troisième mot-clé : « virtuel ». Dans notre alimentation ultra-transformée, les éléments réellement nutritifs et rassasiants (oligoéléments, fibres…) se font plus rares au profit d’ingrédients raffinés, « vides » et nuisibles : farine blanche, sucre blanc, sel blanc… De plus, elle loge nombre d’additifs de synthèse qui n’ont absolument rien à faire dans notre estomac. Chacun a une mission : flatter nos papilles (arômes de synthèse, agents de texture), stimuler notre appétit (exhausteurs de goût), nous attirer visuellement (colorants), masquer un goût peu alléchant, allonger la durée de conservation… Les aliments industriels ont l’air délicieux, beaux, appétissants, ils ont même l’air rassurants quand ils imitent les recettes de nos grands-mères, mais tout cela n’est que virtuel ! Que ne ferait-on pour diminuer les coûts de production et augmenter les ventes ! Côté réseaux dits sociaux, la liste illusoire et sans limite de nos pseudo-ami(e)s vient petit à petit se substituer à nos relations avec notre famille, nos proches, nos amis, bref avec de vraies gens avec qui nous entretenons de vrais échanges et partageons de vrais sentiments. Le parallèle avec le « village Potemkine » est tentant. Selon la légende, de luxueuses façades à base de carton-pâte avaient été érigées, à la demande du ministre russe Grigori Potemkine, afin de masquer la pauvreté des villages lors de la visite en Crimée de l’impératrice Catherine II en 1787. Ne transigez pas entre le réel et le virtuel, la liberté et l’addiction, le nécessaire et le futile, le naturel et l’artificiel, le simple et le complexe. Car le trompe-l’œil façon Potemkine est de retour…

Jean-Pierre CAMO

Directeur de la publication et romancier

La saga du vinland De Jean-Pierre Camo
La saga du vinlandDe Jean-Pierre Camo, éd. Alphée, 472 p., 2008.

Revivez l’incroyable découverte de l’Amérique vers l’an mil par de valeureux Vikings, personnages hauts en couleurs et souvent méjugés. Fruit de quatre années de recherche, ce roman s’est voulu aussi proche que possible des textes médiévaux tout en adoptant une langue plus moderne. Certainement la plus grande aventure maritime du Xe siècle, comme si vous y étiez…

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