Plantés, semés ou arrivés spontanément, les arbres et arbustes ruraux ne manquent pas d’atouts pour engager une transformation agroforestière de nos pratiques agricoles, à condition de ne pas se contenter de les regarder pousser. Petit état des lieux concernant les défis de la plantation et du suivi des arbres en agriculture, pour une accélération souhaitée en Europe des méthodes prometteuses autour de la régénération naturelle assistée.
La régénération naturelle assistée (RNA) est une technique de restauration douce des écosystèmes dégradés qui s’appuie sur la capacité des plantes à repousser naturellement. Elle consiste à protéger et accompagner la repousse de la végétation native en limitant les interventions humaines, comme le pâturage ou les coupes. Cette méthode de « mise en défens » des jeunes arbres spontanés est particulièrement utilisée pour reverdir des zones arides ou semi-arides en favorisant la biodiversité et la fertilité des sols.
Que penser de la régénération naturelle assistée, qui permet de laisser revenir des arbres sans passer par l’étape de plantation ? Est-ce une solution efficace pour que l’agriculture retrouve à terme tous les arbres dont elle a besoin ?
Revenons un peu en arrière
Dans son Mémoire sur les haies datant de 1784, destiné à « indiquer les moyens de former des haies pour séparer et défendre les héritages », le naturaliste français Pierre-Joseph Amoreux propose une large gamme d’espèces ligneuses utiles à l’agriculture ; puis il écrit : « Une infinité d’arbres et d’arbustes se présentent en foule à nos regards pour être façonnés à l’envi sous la main de l’adroit et laborieux cultivateur. » C’est alors comme un vaste chantier agricole – nous dirions aujourd’hui « agroécologique » ou « agroforestier » – qui se rouvre, plus de deux siècles après l’écriture de l’ouvrage. Un chantier en devenir qui combine la plantation délibérée d’espèces choisies, bien sûr, mais aussi et surtout la venue spontanée d’arbres, d’arbustes et d’arbrisseaux, dont l’installation par semis naturels ou repousses racinaires (rejets de souche…) s’avère précieuse si elle est bien protégée et maîtrisée, dans le cadre d’une « régénération naturelle assistée ».
Avec Mémoire sur les haies, Amoreux insiste sur la vocation défensive et le rôle de clôture vivante des haies en agriculture. Toutefois, de nombreux autres aspects apparaissent en filigrane – nous en retiendrons deux, pour commencer, car ils éclairent les difficultés du temps présent.
Tout d’abord, l’importance du regard porté sur les plantes ligneuses
Leur croissance dépend directement du niveau de connaissance botanique que l’on en a et du regard – hostile, indifférent ou bienveillant – que l’on porte sur elles. De nombreux agriculteurs ne soupçonnent pas la richesse floristique présente dans leurs haies, dissimulée parfois dans le chaos des broussailles ou des épines conquérantes (aubépines, prunelliers, ronces, églantiers…). Lors des formations en agroforesterie organisées dans les fermes, on constate toujours un vif plaisir collectif à redécouvrir des savoirs ethnobotaniques d’autrefois, remis au goût du jour. Car le regard agricole sur les petits arbres variés et ordinaires, en ce début de XXIe siècle, est en train de changer en profondeur.
À l’heure du dérèglement climatique, de l’effondrement de la biodiversité et de l’augmentation du coût des énergies fossiles, ne boudons pas notre plaisir à voir les arbres agricoles retrouver peu à peu une utilité et une visibilité, ouvrant la voie vers de nouveaux débouchés économiques pour les fermes.
Ensuite, le travail de gestion
Celui-ci incombe aux agriculteurs, une fois que ladite ressource est identifiée et reconnue. Le A de la RNA (régénération naturelle assistée), en quelque sorte, comme le A d’« accompagnement technique » ou d’« après-plantation ». C’est souvent là que le bât blesse, ne nous voilons pas la face. Ont-ils seulement le temps de s’occuper activement de leurs arbres, nos agriculteurs ? De les protéger de la dent du bétail et de la faune sauvage ? De les arroser en cas de grande sécheresse estivale après une récente plantation ? De sélectionner tel brin, plus vigoureux qu’un autre, pour conduire un arbre d’avenir ? D’anticiper et organiser la mécanisation des récoltes ? La réponse à ce jour est encore souvent négative, hélas. La gestion des arbres passe souvent après les autres tâches de la journée, même si la perception a évolué dans le bon sens depuis une dizaine d’années concernant les nombreux bienfaits, du sol au paysage, qu’ils apportent en agriculture.
La clé d’un bon accompagnement sur la durée
C’est donc le principal défi de l’agroforesterie que de dépasser la phase, somme toute anecdotique, d’implantation ou d’apparition des arbres en milieu ouvert et cultivé, pour se concentrer plutôt sur la suite : toutes les étapes de récolte et de valorisation du bois dans les années à venir. On parle alors de « plan de gestion durable » pour les haies, comme il en existe depuis longtemps dans le secteur forestier. Faciliter le bon accompagnement technique des fermes qui sont en cours de transition et en recherche d’autonomie – avec la création de filières locales, l’utilisation mutualisée de matériel, la formation des agriculteur·rices pour un usage pragmatique, éclairé par une connaissance étendue des végétaux ligneux qui sont à leur disposition –, tel est le vrai travail des techniciens-animateurs de l’agroforesterie. L’École française d’Agroforesterie (EFA) vise à former un réseau dynamique et ouvert de techniciens-animateurs sur l’ensemble du territoire français (plus d’infos sur https://www.agroforesterie.fr/ecole-francaise-dagroforesterie/), et non à se limiter à assurer une plantation ou garantir la simple survie des arbres !
Étant particulièrement chronophages et exigeants en matériel et sécurité, passées les traditionnelles coupes hivernales en bois de chauffage, les travaux du bois (tailles et récoltes) ne sont donc pas un objectif prioritaire, à de rares exceptions près. En effet, avant que l’arbre et la haie deviennent rentables, l’agenda de celles et ceux qui produisent des denrées alimentaires est souvent trop rempli, et les arbres – qu’ils soient anciens, spontanés ou récemment implantés – sont plutôt perçus comme une charge de travail trop lourde en solitaire, même quand leur utilité écologique ou paysagère n’est plus contestée.
La RNA, une autre voie que la plantation ?
Malgré les nombreuses aides publiques à la plantation, malgré l’engouement des citoyens de tout âge pour donner le jour J un coup de main ponctuel et bénévole aux productrices et producteurs de leur entourage, l’implantation d’un linéaire d’arbres ou de haie reste une opération relativement coûteuse, sujette aux aléas ; elle exige beaucoup de soins (préparation de sol, achat des plants en pépinière, paillage, protections anti-gibier…) et sa réussite à moyen terme est conditionnée par la qualité du suivi qui sera organisé (ou pas !) les années suivantes. Il n’est pas rare, en effet, de voir l’agriculteur bien entouré le jour de la plantation (il y a du monde, de la bonne humeur, de l’émulation pour petits et grands, le chantier est agréable…), mais il se retrouve le plus souvent livré à lui-même un ou deux ans plus tard, sans aide ni main-d’œuvre d’aucune sorte quand il s’agit de vérifier le paillage, de regarnir la haie pour remplacer les plants morts, d’ôter les gaines de protection, ou tout simplement de commencer à tailler les arbres ou la haie pour leur donner la forme souhaitée et anticiper les usages productifs à venir.
Et que dire de tous les grands arbres dont personne ne s’est occupé depuis un demi-siècle, et qui semblent désormais hors de portée pour une valorisation agricole ?
Le tableau peut sembler assez sombre, surtout si nous continuons à voir diminuer dans les fermes le nombre d’actifs qui gèrent la moitié du territoire français. Alors, revenons à nos arbres qui poussent tout seuls dans des conditions souvent difficiles. « Derrière le concept de “Régénération naturelle assistée” se cache la voie la plus directe et la plus simple pour donner aux arbres toutes leurs chances », écrit Emmanuel Torquebiau dans Le Livre de l’agroforesterie aux éditions Actes Sud.
Une opportunité dans certaines régions d’Afrique
C’est dans le contexte tropical sec de l’Afrique que les techniques de la RNA ont connu les plus forts développements. Il faut dire qu’en Afrique plus qu’ailleurs, la plantation est un luxe qui exige des investissements financiers qu’aucune famille ne peut engager pour trouver des solutions agroforestières aux problèmes de désertification, de sécheresse et de canicule qui s’abattent sur leurs parcelles. Alors que la RNA, c’est possible ! D’autant que la main-d’œuvre reste très présente dans les campagnes africaines, contrairement à l’Europe. Le coût global d’une RNA est estimé à quelques euros par hectare, soit environ 200 fois moins qu’un reboisement par plantations, avec des chances de réussite beaucoup plus grandes ! Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le premier film explicitement agroforestier de l’histoire du cinéma est The Forest Maker de Volker Schlöndorff, qui relate l’expérience en Afrique subsahélienne de l’agronome australien Tony Rinaudo.
Après l’échec cuisant et les scandales financiers de la fameuse Grande Muraille verte (1), amorcée au début des années 2000, la réussite ultérieure d’initiatives agroforestières auprès des populations locales est fondée au contraire sur la RNA, principalement grâce aux repousses spontanées sur de vieilles souches d’arbres existants.
Le film parle même de « forêt souterraine » pour évoquer la vigueur des systèmes racinaires en place. Ce à quoi peuvent aussi s’ajouter un ensemencement par semis et d’autres techniques complémentaires peu coûteuses.
Transpositions en Europe : un exemple parmi d’autres, le prunellier
Sous nos latitudes, les principes de la RNA sont foncièrement les mêmes qu’en Afrique : laisser faire la nature avant d’intervenir, assurer le suivi et la concertation avant d’entrevoir des perspectives de valorisation…
Prenons l’exemple d’une haie de prunelliers (Prunus spinosa), rosacée mal aimée s’il en est à cause de ses épines et de son grand pouvoir de colonisation latérale, sur tous les types de sol, qui embarrasse souvent nos agriculteurs.
En effet, le prunellier est un arbuste au système racinaire traçant (horizontal, à quelques centimètres de profondeur), émettant des rejets actifs qui reproduisent des tiges très serrées.
On tente souvent, maladroitement, de contenir ou d’éradiquer les linéaires de prunellier par des opérations mécaniques de broyage à l’épareuse, mais leurs effets sont alors contraires à l’objectif initial : densification et colonisation accrue des prunelliers par réaction, avec des rejets épineux toujours plus vulnérants.
Dans le sud de l’Aisne, Adrien Messéan, botaniste et éleveur agroforestier, nous fournit un cas d’école tout récent, lors d’un chantier hivernal réalisé en solitaire : une haie de 300 m linéaires de prunelliers s’est développée spontanément pendant quarante ans, gagnant un talus et le bord d’un champ. Au fil des années, le prunellier avait progressé sur une bande de 2 à 3 mètres de large.
Heureusement, en l’absence de taille mécanique (épareuse, broyeur) pendant quarante ans, les sujets sont peu épineux, et il n’y a pas eu de réaction intempestive à la taille du prunellier, dont la propagation racinaire a donc été contenue naturellement, sans intervention ; la haie ne s’en est pas moins totalement fermée, semblant constituée uniquement de la présence épineuse. Cependant, le prunellier n’a qu’une faible longévité (trente à quarante ans), ce qui occasionne régulièrement la mort spontanée des plus vieux sujets. Leur décomposition laisse une quantité importante de matière organique à leurs pieds, et les petites trouées de lumière sont alors l’occasion pour d’autres jeunes arbustes de germer : sureau noir et fusain d’Europe notamment. Alors intervient la main de l’homme – qui accélère et fait souvent bien les choses – pour accompagner la régénération et le développement d’une nouvelle haie en lieu et place des épines noires. La dédensification des prunelliers encore jeunes s’est faite cet hiver par une coupe radicale à 1 m de hauteur, limitant la réaction des rejets racinaires latéraux. Les sureaux, fusains, quelques frênes et érables sycomores ont été ainsi dégagés, pour la plupart étêtés à la même hauteur, 1 m, pour provoquer une forte pousse de rejets en têtards. Quelques aubépines compagnes, dont la hauteur avoisine les 3 ou 4 m, ont aussi été conservées de manière éparse.
Durant cette opération, en une saison, la haie a gardé toutes ses fonctions, mais elle a amorcé une nouvelle vie, en devenant diversifiée et productive : son avenir agricole est assuré.
Le coût d’intervention a été très faible, même si le chantier tronçonneuse est exigeant physiquement. Les produits d’abattage sont directement valorisés en copeaux de bois (litière animale en stabulation), et la vigueur de démarrage de production des arbres est bien plus rapide que pour une plantation. Quatre mois après le chantier de tronçonnage, les têtes d’arbres (frênes, érables) crachent déjà des rejets de 50 cm, et les fusains et sureaux, recépés au ras du sol, s’en donnent aussi à cœur joie.
Membre du bureau de l’Association française d’agroforesterie depuis 12 ans, Denis Asfaux accompagne actuellement les activités du pôle formation. L’auteur tient à remercier Adrien Messéan pour son aide pendant la rédaction de l’article.
- La grande muraille verte est un projet controversé de reboisement massif, imaginé sur 100 millions d’hectares et traversant tout le continent africain. Le taux de réussite de reprise des arbres a été estimé à 4 % (!), et la surface finalement implantée à seulement 45 000 hectares selon le film The Forest Maker. Face à ce constat calamiteux, les pays concernés font évoluer la stratégie aveugle et dispendieuse de reboisement par celle d’une mosaïque de surfaces agricoles (agroforestières) qui permet au contraire l’appropriation par les populations.
Depuis 2007, l’Association française d’agroforesterie agit pour accélérer la transition agroécologique dans les différents territoires de France. Pour réaliser sa mission, elle met en œuvre un large éventail d’actions : recherche et développement, formation, diffusion du savoir, animation territoriale, structuration de filières, représentation de l’agroforesterie dans le débat public. Forte d’un réseau de plus de 130 partenaires en France et en Europe, l’Association adopte une approche systémique et collective pour répondre aux enjeux de l’agriculture d’aujourd’hui.
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