L’agriculture bio a ses détracteurs, qui n’hésitent pas à être malhonnêtes, et ses fervents défenseurs, qui manquent parfois de bonne foi. La question des pesticides, brûlante et essentielle, déborde le débat public. Alors, on fait le point ?
Il convient dans un premier temps de rappeler la définition et les cibles des pesticides. Étymologiquement, le mot pesticide est composé de pest (en anglais, « parasite ») et du suffixe -cide, qui vient du latin caedere, qui signifie « tuer ». Ensuite, à chaque pesticide sa victime : les herbicides détruiront les herbes jugées mauvaises, les insecticides éloigneront ou tueront des insectes et les fongicides supprimeront les champignons. La World Health Organization recense plus de 1 000 pesticides utilisés dans le monde, répartis en deux catégories : les pesticides de synthèse et les pesticides naturels, c’est-à-dire présents dans l’environnement (purin d’orties, huiles végétales, cuivre, soufre…). Ceci établi, quels liens les agricultures entretiennent-elles avec les pesticides ?
L’agriculture conventionnelle, ni loi ni nature
Les pesticides de synthèse (aussi connus sous le doux nom de produits phytosanitaires) sont utilisés en agriculture conventionnelle pour répondre à des logiques de profit et de productivité en favorisant l’accélération de la croissance des cultures, l’élimination de maladies, l’éloignement ou la destruction d’insectes, le contrôle des prédateurs. De nombreuses études s’accordent aujourd’hui pour montrer que ces produits sont toxiques et qu’ils attaquent férocement l’environnement et la santé. En 2021, l’Inserm confirmait une forte présomption de lien entre l’exposition aux pesticides et plusieurs maladies graves, dont certains cancers, la maladie de Parkinson, la dépression, Alzheimer ou encore les bronchites chroniques… L’environnement est également ravagé par l’emploi de ces substances. Ces dernières sont en effet l’une des causes majeures de la dégradation de la biodiversité et du déséquilibre des écosystèmes (affectant tout particulièrement les abeilles, certaines espèces d’oiseaux, les vers de terre, les poissons…). Soumis à des migrations (par les airs, les sols, l’eau), ils polluent les cultures, la nourriture, influencent des comportements et poussent à une dépendance toxique. Malgré cet ensemble de données, l’utilisation de pesticides en agriculture a doublé entre 1990 et 2023, et la France en est la première utilisatrice d’Europe et la dixième rapportée à sa surface agricole.
Comment se situe l’agriculture biologique dans ce sombre paysage ?
Agriculture biologique : quel usage des pesticides ?
En agriculture biologique, les pesticides de synthèse sont formellement interdits par la loi. Selon l’article 16, paragraphe 2, point b du règlement (CE) no 834/2007, les pesticides autorisés doivent être « d’origine végétale, animale, microbienne ou minérale, sauf si des produits ou des substances provenant de ces sources ne sont pas disponibles en quantité ou en qualité suffisante ou s’il n’existe pas d’autre solution ». L’usage d’herbicides est également interdit. S’il faut lutter contre l’invasion d’herbes non désirées, les paysans et paysannes en bio auront recours à la mécanique, à l’aide d’outils comme la herse étrille ou la bineuse. Cette interdiction est loin d’être anecdotique : les herbicides représentent à eux seuls 35 % des pesticides utilisés en agriculture conventionnelle. L’agriculture bio n’autorise donc que des pesticides naturels. Qui dit naturel ne dit pas nécessairement « sain », mais Natura Sciences, média scientifique, précise que la toxicité chez certains pesticides naturels doit être remise en perspective : exception faite du soufre ou du cuivre, ces pesticides se dégradent bien plus rapidement, entraînant une contamination moindre de l’eau, de l’air et des sols. Ces substances sont en effet moins tenaces dès lors qu’elles sont confrontées à des éléments tels que la lumière ou la chaleur.
Le cuivre demeure le principal pesticide naturel regrettable utilisé en AB. Répandu à trop forte dose, il devient une menace pour les sols et risque de les endommager. Essentiellement présent sur les domaines de viticulture biologique, il n’est pas biodégradable… Cependant, on notera qu’alors que certains pesticides chimiques célèbres pour leurs conséquences désastreuses sont soumis à une déréglementation totale, l’usage du cuivre est limité et ne peut pas excéder une utilisation à hauteur de 6 kg/ha/an. L’usage et les conséquences des pesticides en agriculture biologique sont donc tout à fait incomparables à ceux de l’agriculture conventionnelle. Mais comment peut-elle à ce point se passer de pesticides ? Que fait-elle de si particulier qui lui permet une telle autonomie ?
La prévention, principe fondateur de l’AB
L’agriculture biologique peut se targuer d’avoir bien moins besoin des pesticides, car elle s’inscrit dans une démarche préventive. L’agriculture conventionnelle, quant à elle et au-delà du principe de « profit à tout prix », repose sur le curatif : la première obéit donc à une logique d’anticipation des dégâts, la seconde à une politique répressive de leur traitement. Le curatif représente l’échec de la démarche bio-agricole. Les conditions (soin des sols, entretien de l’eau, maintien de la biodiversité) permettent tout simplement de ne pas penser en termes de traitement. Ainsi la rotation des cultures, le paillage, le désherbage thermique, la régulation naturelle des êtres vivants entre eux sont les méthodes employées sur de telles exploitations. Déjà, en 2018, l’Inra confirmait qu’une telle agriculture protégeait mieux les cultures et était plus efficace contre les parasites et les maladies que les pesticides.
L’agriculture biologique est un geste vers le futur, pour nourrir en respectant la santé et l’environnement… Les agriculteurs et les agricultrices bio veulent faire mieux, et militent pour trouver des solutions profitables à la planète, à nos corps, à la préservation de leur métier et à celle de leurs revenus. C’est un travail du quotidien, un exercice d’équilibriste mené de front avec les scientifiques et les collectifs. Cette logique militante et émancipatrice, qui vise à dépasser le cadre du marché et de la compétitivité, agit dans le sens de l’intérêt général. Si l’agriculture bio n’est pas (encore) parfaite ni complètement exempte de pesticides ou de toxicité, les conséquences environnementales et sanitaires sont à remettre en perspective.
Depuis sa création en 2004, l’association Bio Consom’acteurs sensibilise aux questions et aux enjeux liés à l’agriculture et à l’alimentation locales et équitables, de la fourche à la fourchette. Au-delà de l’alimentation, Bio Consom’acteurs accompagne le changement vers des modes de consommation durables, éthiques et solidaires, en phase avec les défis sociaux, environnementaux et économiques d’aujourd’hui et de demain.






