Dans un contexte de pollution environnementale et d’accumulation de toxines, quel rôle joue la détoxification pour notre santé à long terme ? Et si le concept de détox est devenu populaire, surtout après les excès des fêtes, qu’en est-il vraiment ? Pour en savoir plus, nous avons interrogé le Dr Éric Lorrain, médecin phytothérapeute et nutritionniste, auteur du Grand Manuel de phytothérapie, publié aux éditions Dunod.
La détox est un terme souvent employé dans les médias et la publicité, mais parfois de manière floue ou galvaudée. Quel est le point de vue de la médecine à ce sujet ?
La notion de « détox » telle qu’on la retrouve dans les médias ne correspond pas réellement à un concept médical. En physiologie, le corps possède déjà des systèmes très efficaces de biotransformation et d’élimination : le foie, les reins, les poumons, la peau et l’intestin travaillent en permanence pour maintenir l’équilibre interne.
Ce que l’on appelle « détox » dans le langage courant est plutôt une période de réduction des surcharges – alimentaires, métaboliques ou environnementales – auxquelles notre organisme est exposé.
Il ne s’agit pas alors de « nettoyer » un corps supposément encrassé, mais de soutenir les fonctions physiologiques lorsque les modes de vie, l’alimentation, le stress et certaines circonstances de l’existence les sollicitent de manière excessive.
D’où vient l’idée de « nettoyer » son corps ?
Historiquement, l’idée de purification est très ancienne : on la retrouve dans les médecines traditionnelles, certaines religions et les rituels saisonniers (notamment au printemps). Cette notion a été renforcée par les changements de la vie moderne, comme l’exposition accrue à des substances étrangères à l’organisme – les xénobiotiques (par exemple les médicaments, les polluants) –, une alimentation parfois plus riche et/ou plus transformée, une sédentarité accrue et des rythmes de vie stressants. Ainsi soumis à des sollicitations plus intenses, nombreux sont ceux qui ressentent intuitivement le besoin de faire une pause. Les programmes de « détox » se sont donc imposés comme une réponse simplifiée à ce souhait. Le problème est que la plupart d’entre eux promettent un nettoyage spectaculaire en quelques jours, ce qui ne correspond pas à la réalité biologique.
Le corps a-t-il vraiment besoin de se détoxifier ? Ne peut-il pas le faire naturellement ?
Le corps se détoxique en permanence : c’est sa nature même. Cependant, certaines situations peuvent diminuer l’efficacité de ce processus : déséquilibre alimentaire, alcool, prise répétée de médicaments, stress chronique, dysbiose intestinale, surcharge environnementale, fatigue, infections hivernales… Dans ces conditions, l’enjeu est plutôt de soutenir ou d’alléger l’organisme pour qu’il améliore ce qu’il sait déjà faire (sauf dans certaines conditions pathologiques lors desquelles les fonctions d’excrétion/élimination sont perturbées, ce qui nécessite alors une expertise médicale pour envisager une quelconque action positive).
Ainsi, la phytothérapie moderne vise non pas à « forcer » la détoxication, mais à optimiser les fonctions physiologiques, en accompagnant le foie dans ses phases I et II de biotransformation, la première transformant les molécules par oxydation, réduction ou hydrolyse (ce qui peut parfois produire des intermédiaires plus réactifs potentiellement toxiques), la seconde étant une étape de conjugaison (glucuronidation, sulfoconjugaison, méthylation…) permettant leur élimination dans la bile. Idem pour soutenir la fonction rénale s’agissant de l’élimination de l’eau, des électrolytes et des métabolites hydrosolubles, pour améliorer l’activité intestinale dans l’évacuation des déchets, ou encore pour renforcer le rôle complémentaire de la peau et des poumons. Il s’agit donc d’une optimisation des fonctions physiologiques et non pas d’un nettoyage artificiel.
Comme vous l’avez dit, les cures de jus et autres programmes détox sont souvent présentés comme des solutions rapides pour retrouver de l’énergie et rétablir l’équilibre du corps. Qu’en disent les études scientifiques ?
Les données disponibles montrent que réduire les apports caloriques pendant quelques jours peut améliorer le confort et réduire les états inflammatoires légers. De même, l’apport en végétaux améliore l’apport en polyphénols, vitamines et fibres. Cependant, les « cures de jus » excessives et certaines approches très restrictives peuvent déséquilibrer la glycémie, appauvrir les apports en protéines nécessaires à la phase II ou fragiliser le microbiote intestinal.
De fait, aucune preuve solide ne montre qu’elles « nettoient » les toxines de manière accélérée. Et quoi qu’il en soit, leur action est transitoire. En revanche, elles peuvent s’avérer utiles pour réorienter favorablement les habitudes alimentaires, à condition qu’elles soient brèves, adaptées et encadrées.
Vous défendez une approche globale et intégrative de la santé. Dans cette optique, pourrait-on dire que le corps n’a pas besoin d’être nettoyé, mais accompagné ?
Exactement. Le principe fondamental n’est pas de « nettoyer » l’organisme, mais de l’accompagner vers un meilleur fonctionnement, en respectant sa physiologie, son rythme et son contexte de vie.
La médecine naturelle intégrative permet ainsi d’utiliser l’alimentation, l’activité physique et la respiration comme outils métaboliques, et de recourir à la phytothérapie en faisant appel à des extraits spécifiques de plantes comme modulateurs et non comme « purificateurs » forcés. À titre d’exemple, artichaut, pissenlit, fumeterre et boldo garantissent une régulation douce du flux biliaire. Radis noir, curcuma, chardon-Marie et romarin assurent un soutien du foie et une action adaptée sur ses phases de détoxication, ainsi qu’une protection contre le stress oxydant. Bardane et pensée sauvage renforcent l’émonctoire cutané.
Ainsi, après une période festive, mieux vaut réduire la charge (alimentation, alcool, stress), soutenir l’intestin, restaurer le sommeil et s’appuyer sur les plantes qui optimisent les mécanismes naturels, plutôt que les forcer.










