⤷ Une semence paysanne est sélectionnée et multipliée par des paysans ou jardiniers. Issue de populations diversifiées et évolutives, elle est reproductible et non couverte par un droit de propriété intellectuelle.
Longtemps façonnées par les paysans et les jardiniers, les semences ont été profondément transformées par l’industrialisation agricole, au détriment de la biodiversité et des écosystèmes.
Aujourd’hui, face aux crises écologiques et alimentaires, le renouveau des semences paysannes ouvre des perspectives essentielles pour une agriculture vivante et durable.
Aux origines
L’histoire des semences est aussi notre histoire, celle de notre humanité sur cette terre. Leur évolution reflète notre rapport au monde vivant. Les êtres vivants vivent en écosystème, tous reliés les uns aux autres par des relations trophiques, de complémentarité et de synergie.
Cette diversité est sortie des champs et des jardins quand notre agriculture et notre alimentation ont été industrialisées il y a un siècle. En parallèle, le monde agricole s’est vu imposer des variétés cultivées stables et homogènes pour consolider la production et la transformation à grande échelle.
Les semences sont le reflet des valeurs de notre civilisation ; elles fondent notre culture. Jusqu’au début du XXe siècle et depuis la naissance de l’agriculture, elles ont été le fruit du travail des paysans et des jardiniers, et des échanges à travers le monde, dans une créativité généreuse qui nous a donné une grande diversité d’espèces domestiquées avec une multitude de variétés au sein de chacune d’elles. L’industrialisation, qui a gagné l’ensemble de la planète, a considérablement réduit ce trésor. Elle a imposé une forme d’alimentation s’uniformisant sur les cinq continents sous la contrainte de la grande distribution.
Cependant, il y a un siècle, les pionniers de l’agriculture biologique se sont inquiétés des dérives de l’industrialisation de l’agriculture, avec notamment la détérioration des sols et la baisse de la qualité des aliments. En effet, l’homogénéité imposée aux semences a conduit à l’appauvrissement des écosystèmes et à la dégradation de la santé des plantes, des animaux et des humains. Albert Howard, dans son Testament agricole, en 1943, dénonçait les semences inadaptées en faisant ce constat. Son œuvre avait posé les fondements de l’agriculture biologique.
Semences et agriculture biologique
Même si l’agriculture biologique a été officiellement reconnue en France en 1980, et au début des années 1990 pour l’Europe avec l’établissement de sa certification sur la base de cahiers des charges, ce n’est qu’après les années 2000 que le secteur de la bio s’est intéressé à ses semences, en imposant progressivement de produire bio avec des semences bio.
Les semences du marché, conçues pour être stables et homogènes, sous forme de lignées pures, d’hybrides F1 ou de clones, sont produites et distribuées par une industrie semencière de plus en plus puissante. Une science génétique s’est construite dans cet objectif de reproduire à l’identique des plantes sélectionnées pour leur caractère productif, en développant tout un cortège de biotechnologies. Cependant, l’homogénéité, la stabilité et le seul objectif de productivité ont fragilisé grandement les écosystèmes : les sélectionneurs ont perdu d’avance leur course pour trouver et maintenir les résistances aux maladies dans les variétés modernes. La production agricole est maintenue par nombre d’intrants chimiques. L’industrie semencière s’est vu imposer une réglementation stricte exigeant la stabilité et l’homogénéité, avec un catalogue officiel des variétés (créé au milieu du siècle dernier) pour avoir le droit de commercialiser.
L’agriculture biologique est fondée sur les processus naturels ; depuis 25 ans, elle questionne l’intérêt des semences modernes pour une production basée sur quatre principes reconnus internationalement (écologie, santé, précaution et équité). Des paysans se sont alors organisés pour retrouver, multiplier et sélectionner à nouveau leurs semences paysannes, qui sont des populations de plantes diversifiées, évolutives et libres de droits, c’est-à-dire l’exact opposé des semences modernes. De plus, elles sont adaptées à chaque lieu de production (champs et jardins). Par ailleurs, des sélectionneurs et des chercheurs travaillent depuis plus de 20 ans pour trouver une voie adaptée, afin de proposer des variétés compatibles avec l’agriculture biologique, en créant avec les agriculteurs des variétés diversifiées, pour lesquelles une réglementation a été établie en 2022, autorisant leur vente.
Les nouveaux OGM
La sélection moderne a travaillé avec l’hypothèse qu’un être vivant n’était que le produit de ses gènes porté par l’ADN des cellules. Donc quoi de plus logique que d’aller bricoler la source de l’information ?
Depuis cinq décennies, les techniques sont de plus en plus intrusives. Les dernières en date ont pris le nom de NTG (nouvelles techniques génomiques) pour ajouter, modifier et supprimer des bouts d’ADN, soi-disant de façon précise.
La génération précédente d’outil appelée OGM (organismes génétiquement modifiés) avaient fait rêver les sélectionneurs sur leur pouvoir. Ils poursuivent toujours le même rêve, mais c’est ignorer que l’information héréditaire ne se limite pas à l’ADN et que seules les semences paysannes intègrent toutes les informations et respectent l’« écosystème » interne de l’information génétique.
Même si ses plantes issues de NGT n’auront que des durées de vie limitées, elles présentent des risques pour l’environnement et les consommateurs en introduisant des caractères et des propriétés inconnus du monde vivant.
Quelles semences pour son jardin ?
Les jardiniers ont un rôle privilégié et complémentaire pour soutenir le retour de la diversité dans notre environnement et dans nos assiettes. D’une part, ils peuvent participer au renouveau des semences paysannes en repérant près de chez eux une Association semences ou une Maison des semences paysannes. Ils y trouveront des graines et des conseils pour les reproduire et les adapter à leurs conditions. Ces collectifs sont regroupés au sein du Réseau Semences Paysannes (RSP).
D’autre part, il existe de nombreux artisans semenciers (membres du RSP) qui vendent des semences diversifiées et libres de droits issues de la multiplication de paysans et jardiniers. Certains de ces artisans ont aussi édité des manuels. Dans ces ouvrages, on peut redécouvrir comment refaire ses semences. On y découvre les techniques minimales requises pour faire pousser une plante jusqu’à sa graine, ainsi que les notions de biologie pour percer les secrets de la reproduction des plantes.
De l’une ou l’autre façon, il est important de retrouver les multiples formes et goûts de nos plantes cultivées pour ne pas perdre un patrimoine séculaire et créer celui de demain, mais surtout pour faire revivre nos écosystèmes. En effet, c’est la plante qui fait le sol par ses interactions nombreuses avec les micro-organismes ; plus nos plantes sont diversifiées, plus nos sols et nos écosystèmes seront vivants et ainsi mieux préparés aux aléas climatiques. Chacun peut faire sa part, avec en prime, un bonus pour sa propre santé !
Membre du CA du Réseau Semences Paysannes et de l’association semences Kaol Kozh, en Bretagne.
La Graine de mon assiette
De l’origine de l’agriculture et de ses semences à une invitation à changer le monde
De Véronique Chable et Gauthier Chapelle, éd. Apogée.
Notre société s’interroge de façon croissante sur la qualité de nos aliments et de notre environnement. Une inquiétude progresse aussi sur la perte de la biodiversité. Nous nous réfugions de plus en plus souvent dans l’agriculture biologique et ses produits. Mais est-ce suffisant ? Par ailleurs, les acteurs et consommateurs de l’agriculture biologique sont-ils toujours conscients de la nature des semences qui entrent dans leur ferme et qui façonnent la qualité des produits biologiques ? Comment devenir acteurs du renouveau et de la renaissance de la diversité ?
Depuis 2003, le Réseau Semences Paysannes anime des collectifs de paysan·nes et jardinier·ères ancrés dans les territoires qui renouvellent, diffusent et défendent les semences paysannes, ainsi que les connaissances et savoir-faire associés. Ces collectifs inventent de nouveaux systèmes semenciers, comme les Maisons des semences paysannes, sources de biodiversité cultivée et d’autonomie, face au monopole de l’industrie sur les semences et aux OGM brevetés.






