Journaliste, auteur, producteur et réalisateur, Allain Bougrain Dubourg est aussi et surtout un infatigable défenseur du vivant. Biocontact l’a interviewé pour revenir sur son engagement de longue date et analyser les tensions qui traversent aujourd’hui le monde agricole, au cœur de la crise écologique.
Vous présidez la Ligue de protection des oiseaux (LPO) depuis 1986, soit 40 ans à la tête de cette organisation. Une telle longévité est peu courante ! Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager, à l’origine ?
À vrai dire, je ne souhaitais pas accepter la présidence de la LPO. Je ne pensais pas avoir les compétences et encore moins le temps. J’ai fini par dire oui… pour trois ans seulement. C’est alors que j’ai découvert le braconnage des tourterelles des bois chaque année dans le Médoc, à partir du 1er mai. Naïvement, j’ai cru qu’en faisant un reportage au 20 heures de TF1, je ferai tomber cette affreuse habitude. Il a fallu 20 ans pour y parvenir avec le concours de Brigitte Bardot, Sophie Marceau, Théodore Monod ou Hubert Reeves, qui sont venus accompagner la LPO sur le terrain. D’autres combats ont ensuite pris le relais, comme la reconnaissance du « préjudice écologique » dans le Code civil (une initiative de la LPO), la fin du braconnage des ortolans dans les Landes, ou l’abrogation de l’usage de la glue. Alors que nous étions 3 salariés et 3 000 membres il y a 40 ans, la LPO compte aujourd’hui 800 salariés, 9 000 bénévoles et 80 000 adhérents. Nous sommes devenus la première association naturaliste de France.
Au cours de ces années, vous avez mené de nombreuses batailles, tant dans les tribunaux que sur le terrain. Quelles victoires considérez-vous comme les plus marquantes ?
Il n’y a pas vraiment de hiérarchie dans les victoires, car chaque bataille nous paraît essentielle. Mais j’avoue que la fin du braconnage des tourterelles des bois a été vécue comme un soulagement. On la doit au préfet Jacques Géraud qui, en arrivant, a été scandalisé par cette situation de non-droit. En trois ans, il y a mis un terme. Le préjudice écologique a aussi marqué l’histoire de notre association. Lors des marées noires, on ne se préoccupait jusqu’alors que du « vivant commercial ». Seuls le manque à pêcher, les coquillages ou les crustacés étaient indemnisés. À la LPO, nous avons trouvé injuste que le « vivant non commercial » (oiseaux, tortues, phoques…) ne soit pas pris en compte. C’est ainsi que nous avons imaginé le préjudice écologique.
Justement, comment a-t-il abouti ?
Il a fallu dix ans de procédure contre le pétrolier Total, responsable du navire Erika. Total ayant refusé les négociations, nous avons fini devant les tribunaux pour enfin obtenir en cassation le « préjudice écologique ». Par bonheur, le principe d’indemnisation s’est élargi aux milieux naturels et les collectivités s’en sont emparées. On peut aujourd’hui considérer qu’il s’agit d’un outil non négligeable en faveur de la préservation de la biodiversité.
La LPO joue un rôle central dans le recensement des oiseaux et la production de données scientifiques. Deux week-ends par an, elle invite les citoyens à observer et compter les oiseaux de leur jardin. Pourquoi ces programmes de sciences participatives ?
Parce que sans la participation de citoyens motivés, les scientifiques du Museum national d’histoire naturelle (MNHN) manqueraient de données pour réaliser l’état des lieux. Dans ce domaine, les Britanniques ont une longueur d’avance, mais nous rattrapons le retard avec de nombreux progrès consacrés aux papillons, aux orchidées, aux pollinisateurs… regroupés sous le label Vigie-Nature du MNHN. Au-delà de la contribution scientifique, la démarche éveille la curiosité puis la volonté de préserver. On joint l’utile à l’agréable !
Une étude du CNRS, menée sur 40 ans, couvrant 28 pays en Europe et 170 espèces d’oiseaux, confirme un effondrement de leur population sans précédent. Plus de 800 millions d’oiseaux (20 millions/an) ont disparu de nos plaines, de nos bocages… Que nous disent ces chiffres ? Est-ce uniquement dû à l’intensification de l’agriculture ?
Le premier constat à faire, c’est que l’oiseau est un indicateur scientifiquement reconnu de l’état de la biodiversité. Là où les populations sont en croissance, c’est tout le cortège du vivant (insectes, batraciens, mammifères, reptiles…) qui s’épanouit. En revanche, lorsque les populations d’oiseaux se réduisent, c’est l’ensemble de la biodiversité qui s’estompe. Les causes sont connues. L’usage des pesticides et le développement d’une agriculture intensive effaçant les mares, les bosquets, les haies ou les cours d’eau contribuent au déclin. À cela, il faut ajouter l’artificialisation, c’est-à-dire l’asphalte et le béton, qui rongent chaque année près de 30 000 hectares de terres naturelles et agricoles.
Actuellement, la colère agricole ne cesse de s’exprimer de se réactiver : abattages liés à la dermatose nodulaire, réforme de la PAC, Mercosur… La comprenez-vous ?
Je crois que nous n’avons jamais connu une telle radicalité. La LPO reste très proche des petits paysans qui participent à leur manière au maintien de la biodiversité. Ce sont eux qui souffrent le plus durement, car la PAC accorde ses aides en fonction de la surface : plus l’exploitation est grande, plus les aides sont élevées. Les aides aux mesures agroenvironnementales restent dérisoires en regard du soutien à la production. Il faut repenser le système agricole en tenant compte des plus faibles. En revanche, les violences à l’égard de l’OFB (Office français de la biodiversité) ou d’associations comme la LPO me paraissent inacceptables. L’agriculture intensive se trompe de cible.
Le projet de loi d’urgence agricole, qui doit être discuté ce mois-ci, pourrait entre autres faciliter la construction de mégabassines, de bâtiments d’élevage industriel, et augmenter le plafond de tirs autorisés pour les loups. Est-on en train de franchir certaines lignes rouges ?
Sans aucun doute. Les bassines servent à quelques irrigants au détriment de l’intérêt général. Elles ne sont pas une réponse au réchauffement. Il faut adapter les cultures et non s’obstiner, au prix du déclin de la biodiversité. Côté loups, on assiste à une escalade de la démagogie. Il est scientifiquement démontré, d’après la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, que les loups jouent désormais un rôle non négligeable dans l’équilibre naturel. Par ailleurs, on sait désormais qu’en affectant une meute équilibrée, on favorise de nouvelles attaques, notamment de la part des jeunes loups inexpérimentés qui vont occuper le terrain.
Auteur de plus de 20 ouvrages, votre dernier, La Biodiversité pour les nuls, (éditions First), adopte une approche pédagogique grand public. Vous y abordez à la fois le déclin et la beauté du vivant. S’agit-il d’alerter ? De sensibiliser ?
C’est un constat des lieux qui invite à la lucidité. Nous possédons un patrimoine naturel exceptionnel (qui vaut bien notre patrimoine culturel !), il convient d’en prendre conscience et de tout mettre en œuvre pour le préserver. Ce livre offre des clefs pour agir. Tous les établissements publics liés à la biodiversité, le MNHN, l’Inrae, l’Ifremer et d’autres ont contribué à apporter un éclairage. De plus, de grands témoins, comme Boris Cyrulnik, Jane Goodall, Erik Orsenna, Cédric Villani et bien d’autres ont apporté leur témoignage. Enfin, le livre recense toutes les associations qui s’investissent afin que le lecteur puisse les rejoindre.
Dans une interview autour de la sortie de votre livre, vous avez affirmé que « 60 % de l’économie mondiale repose sur la biodiversité ». Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Il s’agit des services rendus par la nature. Le constat a été réalisé en 2010 lors de la COP de Nagoya, et il se vérifie encore aujourd’hui. Pour faire ce bilan, économistes et biologistes ont associé leurs données. Ainsi, les ressources alimentaires (pêche), la forêt, les médicaments issus de la biodiversité, le tourisme nature… apportent leur contribution à l’économie mondiale de la nature.
Enfin, lorsque l’on vous pose la question « Que puis-je faire ? », vous répondez souvent : « D’abord, adhérez à une association de protection de la nature. » Pourquoi est-ce la première étape essentielle ?
Pour deux raisons : d’abord, ce geste de solidarité permet de rendre les associations plus représentatives, grâce à leur nombre. Ce qui est indispensable pour influencer l’exécutif. Ensuite, les associations constituent un tissu relationnel enthousiasmant. Il y a tout à apprendre dans une association, j’en incarne la preuve chaque jour davantage.






