: le magazine de la bio

Hannane Somi, maraîchère urbaine

© Sauvage et Cultivées

Découvrez le parcours de Hannane Somi en agroécologie, ses défis, sa vision d’une ferme bio locale, durable et engagée en région parisienne.

Hannane Somi a fondé en 2019 la ferme agroécologique Sauvages et Cultivées à Chelles, en banlieue parisienne. À 48 ans, elle y cultive des fruits et des légumes en bio dans son verger-maraîcher. Engagée pour une agriculture nourricière et respectueuse de l’environnement, Hannane agit aussi en faveur de l’équilibre social du territoire.

Quelles ont été les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face lorsque vous avez repris le terrain, qui était en culture conventionnelle ?

Lorsque j’ai été sélectionnée à la suite d’un appel à candidatures, j’ai fait effectuer des analyses de sol, plutôt concluantes : un taux de 4 % de matière organique, avec comme particularité un pH basique, au-delà de 8, alors que les légumes préfèrent 7. J’ai ensuite planté les premiers arbres (450 pommiers) et implanté les cultures, dès 2020. Pendant deux saisons de suite, je n’ai pas réussi à produire de légumes d’hiver (poireaux, courges, choux…) ; ils ne poussaient absolument pas, ce qui me désespérait. La troisième saison, après avoir investigué, et surtout pris un engagement auprès d’une AMAP pour fournir les légumes sur 7 mois, je n’ai pas eu d’autre choix que de résoudre ce problème. En fait, le sol ne « répondait pas », il avait perdu ses capacités et n’était pas biologiquement actif. Auparavant cultivé en céréales « conventionnelles », c’est-à-dire avec des engrais minéraux, il avait un manque criant d’activité biologique (bactéries et champignons). Ces derniers permettent de nourrir la vie du sol, et rendent ainsi les nutriments biodisponibles pour les plantes.

Par ailleurs, cette période était à la fois belle et stressante, puisqu’il fallait installer toute l’infrastructure de production. Le terrain que je loue à la Région était nu, il a fallu construire un bâtiment, installer un système d’irrigation, des tunnels pour élargir la période de production du printemps à l’hiver…

Beaucoup, beaucoup de travail, mais heureusement, l’énergie collective est venue m’aider à mettre cette ferme debout.

La ferme Sauvages et Cultivées à Chelles, en Seine-et-Marne, vue d’en haut. © Sauvage et Cultivées

Vous proposez aussi vos produits directement aux particuliers ?

Je travaille avec deux groupes d’AMAP (ce sont des particuliers qui se regroupent dans deux villes différentes pour préfinancer la production en échange d’une part de récolte). Cela représente un véritable partenariat, et assure un débouché privilégié pour les légumes.

En plus de cela, mes AMAP restant modestes, je propose aux particuliers de venir acheter directement les produits à la ferme ; j’ai maintenant une boutique en ligne sur laquelle les personnes intéressées peuvent passer commande.

Le projet initial était plutôt de proposer une AMAP directement à la ferme en auto-récolte, mais je n’ai pas eu l’énergie ni le temps de faire aboutir ce projet pour le moment.

Parmi les changements de vie les plus fréquemment mis en avant dans les médias, il y a le projet de s’installer à la campagne et de travailler la terre. Qu’est-ce qui vous a animée le plus dans votre propre processus de reconversion paysanne ?

Mon rêve initial était comme beaucoup de quitter la banlieue parisienne et de partir vivre dans des espaces moins densément peuplés, où la place de la nature est plus prégnante au quotidien. Cependant, mon époux ne souhaitait pas quitter la région, et j’ai dû revoir un peu mon projet. À un moment donné, je me suis demandé : est-il possible de créer le beau à partir de là où on est, quel que soit cet endroit ?

Ce qui m’a animée à partir de ce moment-là, ce n’était plus de créer une petite ferme pour accueillir ma famille, mais de voir comment une ferme située dans une banlieue dense, à cheval entre la Seine-Saint-Denis et la Seine-et-Marne, en pleine banlieue est parisienne, pouvait être un outil au service de son territoire, d’autant que les terres que je travaille appartiennent à la Région Île-de-France. Cela change pas mal la nature du projet et vient aussi confirmer sa dimension territoriale. Pour ce faire, j’ai eu à cœur d’essayer de développer des partenariats avec les organisations déjà présentes sur le territoire (comme le campus universitaire, la Mission locale, la mairie, l’agglomération, les écoles, les centres périscolaires, et de nombreux autres organismes).

Malheureusement, cela représente un travail supplémentaire considérable, et tous ces partenariats n’ont pas nécessairement abouti, faute de moyens humains pour les développer. Il y a eu quelques échanges avec certains de ces opérateurs, mais développer une ferme dans ces dimensions-là est en réalité un travail à part entière, et étant moi-même déjà occupée à la production et à la construction de la ferme, je n’ai pas, pour le moment, pu aller plus loin.

En revanche, je garde en tête l’objectif de rendre cette ferme un peu plus collective et d’offrir la possibilité à des gens qui voudraient s’installer comme moi, en agriculture, d’intégrer la structure, et de proposer ainsi une offre plus importante pour le territoire (en bio, la production est conditionnée par le nombre de personnes qui travaillent dans la ferme). C’est aussi un appel à ceux qui aimeraient rester en région parisienne et travailler la terre.

Votre ferme est un lieu d’échange et de partage, avec des visites scolaires, des bénévoles qui participent aux activités… Pourquoi vous est-il important de tisser du lien et de développer des projets autour de cet espace ?

J’ai à cœur d’accueillir du public : scolaires, bénévoles, centres sociaux, collectifs, associations… Ceux qui me sollicitent et auraient envie de visiter la ferme. Je leur propose un parcours sur mesure, qui leur permet de découvrir, dans cet environnement quand même très urbain, ce qu’est une ferme maraîchère et arboricole, car je produis aussi des pommes en agriculture biologique. Cette activité m’offre l’occasion d’aborder les questions de la préservation de l’eau, des sols, de la biodiversité. Elle est suivie d’un atelier choisi en fonction de la saison, par exemple autour des récoltes à l’automne (pommes, courges…). Cela procure beaucoup de satisfaction aux personnes de tous âges. Au printemps, ce sera autour des semis, des plantations… J’ai vraiment une approche fondée sur le faire, qui permet d’ancrer dans le corps des expériences, des sensations, des odeurs, un vécu, et à partir de là, peut-être, d’essaimer et de faire naître des vocations, qui sait…

D’ailleurs, cela a déjà eu lieu à plusieurs reprises, avec plusieurs personnes (enfants et adultes) qui ne s’attendaient pas à voir naître un tel amour du travail de la terre ; et c’est magnifique.

Avant votre reconversion, vous avez étudié la philosophie, car il s’agissait, vous dites dans une interview, d’« apprendre à habiter le monde ». Est-ce que, aujourd’hui, c’est en tant que paysanne que vous habitez pleinement le monde ?

Dès l’enfance, les questions métaphysiques sur la vie me taraudaient : comment habiter le monde ? Cette question, en réalité, peut être abordée par différentes approches et disciplines : l’écologie (science des relations entre les êtres vivants et leur milieu), l’économie, la politique, l’art. J’ai évoqué plus haut les questions d’urbanisme, de communs, de territoire.

Ce que j’aime aussi dans l’agriculture, c’est de proposer une façon de répondre à cette question, mais depuis un ancrage qui, pour moi, donne davantage de réalité.

Le travail paysan donne une puissance à cette manière d’habiter le monde : en plus d’offrir ses fruits délicieux, l’agriculture paysanne, tout comme la philosophie, se trouve à la croisée de plusieurs disciplines et c’est passionnant.

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