Le rendez-vous du mois

Claire Nouvian

En 2001, lors d’un repérage pour un film à l’aquarium de Monterey, en Californie, vous avez eu un véritable coup de foudre pour la préservation de la faune marine. Racontez-nous cet épisode.

L’aquarium de Monterey est implanté au bord d’un canyon très profond, plongeant jusqu’à 4 000 mètres. Il est jumelé à un institut de recherche qui envoie, tous les jours, des submersibles câblés filmer le vampire des abysses, les siphonophores géants, des méduses bioluminescentes, des poissons aux yeux tubulaires, des grandgousiers et autres merveilles insensées peuplant cet environnement obscur, hostile et froid. Les images qu’ils rapportent sont à couper le souffle, elles m’ont envoutée, jeté un sort. Je n’ai plus pensé qu’à la vie dans les profondeurs. J’ai voulu réunir toutes ces créatures fascinantes et étranges dans un livre pour partager avec le plus grand nombre l’émotion qui était la mienne. C’est en réalisant mon livre que j’ai appris, horrifiée, la destruction de masse qu’on imposait à ce milieu si fragile.

Vous cofondez, en 2004, l’association Bloom. Quels sont vos leviers d’action, vos interlocuteurs ? Etes-vous écoutée ?

Nous sommes écoutés pour plusieurs raisons : d’abord parce que nous sommes une petite association experte, composée de chercheurs scrupuleusement rigoureux. Nous vérifions des dizaines de fois nos données avant de les rendre publiques. Nos révélations et travaux ont de l’impact car nous avons une liberté de parole totale. Nous ne recevons pas de subventions publiques ni de contrats des entreprises que nous évaluons. Notre intégrité est cher payée car nous souffrons d’un manque chronique de financements et devons assumer une charge de travail délirante, mais notre intégrité financière est la condition de notre efficacité. La dernière raison de notre impact réside dans le soutien incroyable des citoyens. Nous leur en sommes immensément reconnaissants. Sans eux, nous n’aurions pas une telle force, ils nous donnent réellement « mandat » pour agir en leur nom et nous prenons cela très au sérieux.

Janvier 2014, première victoire de Bloom, l’abandon par Intermarché, premier armateur français, de toute activité de pêche profonde au-dessous de 800 mètres. Deuxième succès, en 2016, avec l’interdiction totale du chalutage profond au-delà de 800 mètres dans toutes les eaux européennes.

Cela aura pris huit ans en tout. On était au bout du rouleau à l’issue de ce combat. Mais heureux.

Suite à votre plainte déposée en octobre 2017, vous avez obtenu que le Parlement européen vote l’interdiction de la pêche électrique. En quoi consiste-t-elle, qui la pratique et quel est son impact sur l’environnement ?

Nous avons levé un pot aux roses avec le dossier de la pêche électrique. Au début il nous semblait intuitif que pêcher avec du courant électrique ne pouvait pas être une voie d’avenir pour l’océan. Des mois de recherches ont confirmé nos pires craintes : utiliser le courant électrique dans l’océan détruit tout, jusqu’aux premiers stades de la vie : les œufs, les juvéniles, les invertébrés… En outre, nous avons découvert que la pêche électrique était également en train de mettre en péril les emplois artisans. Les pratiques les plus respectueuses de la nature, celles qui génèrent le plus d’emplois, le plus de stabilité économique dans les régions, sont en train de disparaître sous le rouleau compresseur des lobbies de la pêche industrielle. Le désarroi des pêcheurs artisans nous a pris à la gorge. Les petits pêcheurs sont démunis face à une machine de pouvoir parfaitement huilée qui favorise les industriels et les conglomérats financiers. Ils sont pris en tenaille sur les quotas (alloués de façon totalement discrétionnaire), les licences de pêche. Les lobbies les tiennent par la barbichette, ils doivent leur manger dans la main pour obtenir quelques miettes du gâteau, c’est-à-dire le droit de pêcher et de pratiquer leur métier. Le monde de la pêche est brutal, mafieux et opaque. Il faut tout revoir pour que les choix soient rationnels et que le long terme et le facteur humain soient les priorités des pouvoirs publics. Aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se produit. Les politiques publiques tuent l’emploi dans le secteur de la pêche et favorisent les techniques les plus destructrices.

Avril 2018, vous déposez une deuxième plainte pour dénoncer l’opacité des Pays-Bas qui n’ont pas publié les aides publiques allouées à ses flottes entre 2007 et 2014. Un nouveau scandale financier ? L’Europe complice ?

Oui, la Commission européenne s’illustre de la pire des façons sur ce dossier, c’est très inquiétant de voir qu’elle marche à la baguette des lobbies industriels et faillit intégralement à sa mission de protection de l’intérêt général. A force de préserver une Europe autoritaire, arbitraire et injuste, les élites au pouvoir finiront par détruire notre rêve collectif et nous exposer aux dangers voisins (Russie, Turquie…). Il faut absolument que les Français participent massivement aux élections, notamment européennes, pour donner des sièges aux partis qui œuvrent pour le long terme, pour la justice humaine et environnementale.