Le rendez-vous du mois

Jean Lefèvre

Tout d’abord, un constat. Autrefois, nous répertorions en France près de 5 000 variétés de pommes. Il n’en reste plus que 10 aujourd’hui sur le grand marché, même en bio. Comment en est-on arrivé là ?

La perte variétale est un phénomène continu qui s’est accéléré à partir de la fin de la dernière guerre. Quand on ne greffe plus une variété, elle disparaît. Quand elle n’est plus utilisée et vendue, elle meurt. Jusqu’à la fin du XIXsiècle, le commerce des fruits restait régional, bien que, déjà, on pensait réduire le marché à des fruits communs ou standardisés, « qui se vendaient bien ». Le résultat étant une perte variétale future.

En 1930, afin de limiter l’importation massive de pommes nord-américaines et australiennes, la Compagnie des chemins de fer et l’Institut national agronomique se concertèrent pour créer et disséminer au sud et à l’ouest de Paris de petits vergers commerciaux privés. Cela eut pour conséquence la diminution de la diversité. Ainsi, les plants les plus productifs et les plus « faciles » étaient proposés à la vente quand les variétés traditionnelles, jugées trop « exigeantes », étaient mises à l’écart et peu à peu oubliées.

L’arrivée des réfrigérateurs a accéléré le phénomène. Ils firent éclater la durée de consommation des pommes de 3 à 10 mois par an. Mais on fait encore « mieux » aujourd’hui, grâce aux produits chimiques de conservation qui rendent la pomme imputrescible. Ainsi, c’est le marché qui dirige la main des démolisseurs…

Face au rouleau compresseur du Catalogue officiel des espèces et des variétés de plantes cultivées en France, point de salut pour les variétés anciennes ? Une réglementation ad hoc pour l’agro-industrie ?

Je me souviens des efforts de mes aînés (Georges Gueutal ou Claude Scribe) pour faire accepter l’inscription de variétés locales au Catalogue officiel. C’étaient pourtant des variétés connues de tous, décrites dans une quantité de pomologies, dont on vendait l’arbre et que l’on greffait.

Le 18 août 2017, le ministre chargé de l’Agriculture a transcrit la directive européenne qui permet que chaque pépiniériste commercialise, sur le territoire national, 2 000 arbres de variétés anciennes par an.

On dit qu’une pomme de 1950 équivaut à 100 pommes d’aujourd’hui. Que leur reste-t-il ? De l’eau et du sucre ?

Il m’est difficile de répondre sur le fond à cette interrogation. Ce que je sais, c’est que la façon de cultiver influence fortement la quantité et la qualité des nutriments, les caractéristiques organoleptiques et la valeur nutritionnelle des fruits. La façon de récolter aussi : un fruit mûri sur l’arbre est forcément meilleur que cueilli vert en vue du stockage.

On remarque aussi souvent un affadissement des saveurs : « Elles ont toutes le même goût ! » C’est exagéré sans doute mais nous, qui manipulons des centaines de variétés différentes, on retrouve vite dans ces fruits locaux des parfums, des goûts, des « bouquets » qui n’existent plus dans la grande distribution.

Si l’agriculture biologique respecte mieux le cycle biologique des fruits, encore faut-il qu’ils soient cueillis mûrs pour qu’ils redonnent toutes leurs qualités nutritionnelles. Pas facile…

On attend beaucoup de l’agriculture biologique mais je ne sais pas si elle saura se dégager des lois actuelles du marché. Je ne vois pas les commerçants bio se jeter sur nos fruits locaux. Golden bio, elstar bio, etc. mais où sont les calvilles d’antan ? Sans parler de la jolibois, de la transparente de Croncels, de la reinette de Flandre et de celle de Champagne. Moins de pesticides, sans doute, mais pas plus de biodiversité.

Vous avez présidé l’association des Croqueurs de pommes, fondée en 1978. Quelle en était la problématique à l’époque ? Quels sont aujourd’hui ses objectifs, ses moyens, ses réseaux ?

La boussole des Croqueurs de pommes a toujours été dirigée vers la sauvegarde de la diversité. C’est une tâche assez ingrate parce que complexe. On demande à nos adhérents de conserver le patrimoine ancien et, bien entendu, pour réussir, notre association possède des bataillons de greffeurs compétents. La greffe est un geste de premier secours, pour faire vivre encore une fois la variété repérée. C’est cela le devoir de mémoire, un devoir d’existence.

Il y a une autre sauvegarde qui nous occupe, c’est la sauvegarde intellectuelle. Elle consiste à décrire précisément chaque variété dans des ouvrages de pomologie comme le faisaient autrefois les grands botanistes.

Pour finir, un mot sur Europom, le groupement européen d’amateurs bénévoles attachés à la sauvegarde du patrimoine fruitier.

La dernière manifestation a eu lieu en octobre 2018 à Troyes, ce fut un immense succès avec 6 000 visiteurs, 2 000 variétés exposées par nos 53 associations locales et 12 délégations étrangères. Cela montre que beaucoup de monde s’intéresse à la sauvegarde des variétés et qu’il faut encore et toujours mobiliser autour de ce problème actuel et crucial. Lorsqu’un pommier tombe, on entend le fracas qu’il fait. Quand c’est la variété qui meurt, on n’entend rien…