BILLET

Le monde d’avant, le monde d’après

Jean-Pierre Camo

06/2020

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C'était avant 2020. Une époque pas si lointaine. Les multinationales enflaient à vue d’œil, au point de devenir plus puissantes que certains Etats. Nous avions pris l’habitude d’obtenir tout ce que nous désirions d’un simple clic, sans même comprendre que ces technologies numériques polluaient plus que le trafic aérien. La quête insatiable d’argent et de biens de consommation était notre principal horizon.

Le ciel se voilait de tant de rejets toxiques que nous ne pouvions plus admirer les étoiles. Nos océans se souillaient de monceaux de déchets plastiques, et les poissons – du moins ceux qui échappaient à la surpêche –, en avalaient par milliards les plus petites particules.

Nous poussions en toute quiétude notre caddie en quête d’aliments ultra transformés et vides de nutriments pourvu qu’ils soient joliment emballés et bon marché. Plus sédentarisés que jamais, nous pensions que nos ennuis de santé résultaient, plutôt que de notre alimentation et de notre mode de vie déséquilibrés, d’un malheureux hasard et qu’il fallait en faire taire les symptômes.

Grâce aux réseaux sociaux, nous entretenions l’illusion d’être entourés d’une foultitude de merveilleux amis, une manière addictive de tromper notre solitude avec des personnes indifférentes qui ne cherchent en réalité qu’à collecter nos likes.

Coincés dans nos villes tentaculaires, nous nous précipitions chaque jour dans notre voiture pour nous rendre dans des lieux de plus en plus distants de notre domicile, que ce soit pour aller travailler, faire nos courses ou partir en week-end.

Ce monde fou a bel et bien existé. Nos dirigeants ne nous ont-ils pas convaincus qu’il ne fallait pas contrarier les lobbies de l’automobile, du nucléaire, de la pharmacie, de l’agrochimie ou des opérateurs numériques ? Que l’économie passait avant l’humain ?

Nous vivions dans un monde de compétition absurde, avide de croissance infinie mais aux ressources limitées. L’équation impossible…

Et puis, en 2020, est apparu un nouveau virus qui nous a tous confinés deux mois durant. Période d’introspection durant laquelle nous avons réalisé que les réseaux sociaux pouvaient aussi servir à prendre des nouvelles de celles et ceux que nous aimons, à retisser de vrais liens d’entraide. Que nous pouvions revoir notre alimentation, plus locale, plus bio, moins carnée, plus respectueuse de l’environnement et des producteurs. Nous avons ressenti la nécessité de pratiquer une activité physique et – pourquoi pas – de nous remettre au vélo, de nous tourner vers les thérapies alternatives pour plus d’autonomie et moins d’effets secondaires, avec une visée de prévention. Nous avons envisagé de déménager, peut-être un jour, dans une région plus nature, loin du fracas des villes polluées. Et sûrement questionné notre profession : donne-t-elle du sens à notre vie ? A-t-elle une réelle utilité sociale ? Rend-elle les gens plus épanouis, en meilleure santé ?

Alors, quand nous avons enfin eu le « droit » de sortir, nous avons tous préféré le monde apaisé que nous découvrions à celui que nous avions laissé derrière nous. De nouvelles habitudes et croyances se sont imposées.

Parfois nous devons tomber malades pour nous sentir mieux ensuite. Pensons à demain et à toutes les merveilleuses choses que nous pouvons faire !