Installés en GAEC depuis 2021 à Pluneret dans le Morbihan, Fanny Gatel et Mickaël Rio sont éleveurs bovins bio. Leur troupeau d’une cinquantaine de vaches laitières est conduit sur un système 100 % herbager : les animaux vivent toute l’année en extérieur et bénéficient d’une attention particulière portée à leur bien-être. Aujourd’hui, ils souhaitent aller plus loin dans cette démarche en développant un projet d’abattage à la ferme.
Fanny, vous présidez l’association AALvie (Abattage des animaux sur leur lieu de vie). Comment est née cette association ?
L’idée a émergé lors de soirées organisées par le GAB (Groupement des agriculteurs biologiques) du Morbihan, où les agriculteurs pouvaient faire remonter les sujets sur lesquels ils souhaitaient travailler. L’abattage à la ferme est revenu plusieurs fois. Un groupe s’est alors constitué et nous avons pris contact avec AALVie 44-85. Pour permettre aux éleveurs bio comme conventionnels de rejoindre la démarche, nous avons créé une association dans le Morbihan en reprenant le nom et le logo d’AALVie.
Vous avez confié, dans une interview, que vous pleuriez à chaque fois que vos animaux partaient à l’abattoir.
Oui, je pleure. J’ai de la peine, même si j’ai choisi ce moment de fin de vie pour mes animaux. Mais ce qui est le plus difficile, c’est de ne pas pouvoir être là jusqu’au bout, de ne pas pouvoir leur garantir l’absence de stress et de devoir déléguer cela à quelqu’un d’autre, à l’extérieur de la ferme.
C’est un peu un sentiment de trahison. On a un deal avec nos animaux : les faire naître, les élever, les respecter, leur donner un maximum de bien-être. Et les dernières vingt-quatre ou quarante-huit heures, on est complètement dépossédés de ça. On ne peut pas honorer cette promesse jusqu’au bout.
L’objectif est donc de ne plus avoir de transports d’animaux vivants. Même si les transporteurs et les petits abattoirs font bien leur travail, cela reste un camion, un nouveau lieu et des personnes inconnues pour nos animaux.
Comment fonctionne l’abattage à la ferme ?
L’abattage à la ferme, c’est uniquement l’acte de mise à mort de nos animaux sur place. Il n’y a pas la découpe ni la mise en carcasse. L’animal est ensuite transporté mort jusqu’à l’abattoir.
Nous avons choisi le modèle du caisson mobile plutôt que celui du camion-abattoir, car il est plus léger. Un camion-abattoir, c’est un abattoir complet, avec un agrément spécifique, plusieurs savoir-faire et des contraintes beaucoup plus importantes.
Concrètement, dans le caisson, les seules opérations réalisées sont l’assommage, qui provoque la mort cérébrale de l’animal, puis la saignée, qui entraîne l’arrêt du cœur. Ensuite, on prend la route et on amène directement la carcasse à l’abattoir.
Où en êtes-vous aujourd’hui ? Quels sont les principaux obstacles à lever pour que cette pratique puisse se développer en France ?
Il faut un abattoir partenaire, situé à moins d’une heure et demie de route. Dans le Morbihan, on a la chance d’avoir les abattoirs paysans de Vannes et de Rostrenen, tous les deux équipés pour accueillir des animaux abattus à la ferme.
La réglementation a évolué en juin 2024. La France peut désormais légalement créer des outils d’abattage à la ferme en routine. Cette pratique existait déjà dans plusieurs pays voisins, comme l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse.
Le principal obstacle, c’est que la France ajoute des règles pensées pour des abattoirs fixes, alors que notre projet repose sur un dispositif mobile. Malgré cela, nous travaillons régulièrement avec les Directions départementales de la Protection des populations (DDPP) du Morbihan et des Côtes-d’Armor, qui suivent le projet, valident les solutions proposées ou nous demandent des ajustements.
Comment le projet est-il accueilli par le public ?
Il y a vraiment de tout. Certaines personnes ne s’étaient jamais posé la question de l’abattage. Elles découvrent le sujet avec le projet. D’autres, notamment les végétariens ou les végans, ne comprennent pas le principe, puisqu’ils n’acceptent pas le fait que l’animal meure.
On est confrontés à quelques idées reçues, surtout sur l’hygiène. Souvent, j’explique qu’aujourd’hui, tout ce qui est fait dans les fermes est soumis au contrôle de la DDPP, dans des labos conformes aux règles d’hygiène. C’est fini, le temps où l’on abattait une vache au-dessus du tas de fumier. Certains s’inquiètent aussi du transport de la carcasse, mais le temps de refroidissement est respecté et la DDPP vérifie tout cela.
Une autre idée reçue, c’est que chaque éleveur va abattre son propre animal. Ce ne sera probablement pas possible. L’objectif est d’avoir un salarié dédié, formé et expérimenté pour assurer le geste. Là aussi, la DDPP encadre cette pratique.
Mais beaucoup de personnes accueillent très bien le projet. Elles comprennent l’intérêt d’éviter le transport et le stress des animaux. Certains nous disent même vouloir consommer moins de viande, mais mieux. C’est aussi l’objectif de notre projet : une démarche éthique, où l’on consomme moins de viande mais une viande produite dans de meilleures conditions.
Vous travaillez également sur la création d’un logo « Né, élevé et abattu à la ferme ». Que garantit-il concrètement ?
Ce logo, lancé par AALVie 44-85 et que nous souhaitons développer, vise à garantir qu’un animal n’aura pas quitté sa ferme pour la mise à mort : il sera réellement né, élevé et abattu à la ferme. Nous en discutons aussi avec le département de l’Hérault, qui dispose déjà d’un caisson d’abattage à la ferme. L’idée est de se regrouper pour porter cette démarche ensemble.
Nous travaillons ensuite sur l’adaptation du dispositif aux ovins-caprins et potentiellement aux porcs. Si le même caisson peut être partagé entre plusieurs espèces, avec toutes les règles de nettoyage et de désinfection, cela permettra d’avoir un modèle économique plus pertinent pour les éleveurs.
Et à terme, l’objectif serait de développer l’abattage à la ferme pour des produits destinés aux circuits longs, notamment aux magasins spécialisés bio…
AALVie a lancé une cagnotte participative pour financer la conception d’un caisson mobile d’abattage bovin, un équipement pensé pour garantir le bien-être animal, la sécurité des éleveurs et le respect des exigences sanitaires. Les dons permettront de financer les plans puis la construction du prototype, une étape clé pour concrétiser ce projet collectif porté par 150 à 200 fermes bretonnes et ligériennes.
AALVie
AALVie, Abattage des animaux sur leur lieu de vie, est une association d’éleveuses et d’éleveurs travaillant à la concrétisation de l’abattage à la ferme des animaux d’élevage en Loire-Atlantique, en Vendée et dans le Morbihan.
Plus d’infos : www.aalvie.com/aalvie-56



