L’image d’Épinal du pâturage où les chèvres gambadent toute l’année et grandissent paisiblement auprès de leurs mères masque une réalité plus sombre : la plupart des exploitations laitières entraînent autant de mises à mort que celles destinées à la production de viande et 60 % des élevages de chèvres sont industriels. À Saint-Ellier-les-Bois dans l’Orne, Lila, passionnée par les animaux depuis toujours, produit des fromages bio et fermiers en élevant ses chèvres selon un mode d’élevage respectueux du vivant : la lactation continue.
Pouvez-vous expliquer le destin des chevreaux dans la filière laitière traditionnelle ?
Certains éleveurs essaient d’élever les chevreaux à la ferme, mais la viande de cabri est difficilement valorisable puisqu’elle est très peu consommée dans notre pays. Chaque année en France, près d’un demi-million de chevreaux sont envoyés dans des centres d’engraissement à fonctionnement industriel dans 80 % des cas, avant d’être abattus entre 6 et 8 semaines puis exportés vers les pays consommateurs.
Qu’est-ce qui vous a poussée à adopter la lactation continue ?
C’est ce constat. Au lieu de faire mettre bas mes chèvres chaque année, je prolonge leur lactation aussi longtemps qu’elles le peuvent pour réduire au maximum le nombre de chevreaux à gérer. La durée dépend bien sûr du potentiel génétique de chaque chèvre et de la conduite d’élevage. Certaines races rustiques, moins productives et se nourrissant essentiellement de pâturage pauvre, se tarissent naturellement plus vite, alors que d’autres peuvent produire plusieurs années d’affilée. Une chèvre peut parfois donner du lait jusqu’à 10 ans, ce qui signifie beaucoup moins de chevreaux à gérer. Derrière ce choix, il y a une vision globale : dans ma chèvrerie, les chevreaux restent avec leur mère jusqu’au sevrage et je passe ensuite beaucoup de temps à leur trouver de bonnes familles. Je soigne toutes mes chèvres, même les moins productives, et elles auront droit à une retraite paisible. Leur espérance de vie est de 15 ans en moyenne, contre 4 dans les élevages intensifs.
En quoi ce choix modifie-t-il votre manière de travailler au quotidien ?
Contrairement aux autres chevriers fermiers qui tarissent leurs chèvres deux mois par an, j’ai du lait toute l’année et ne peux donc pas me reposer en hiver. Par ailleurs, mes chèvres donnent moins de lait que la moyenne. D’après les statistiques, une chèvre qui a mis bas une seule fois produit deux fois moins qu’une chèvre qui a mis bas trois fois ou plus. Par conséquent, je n’ai pas les moyens de mécaniser ou d’améliorer réellement mon confort de travail pour préserver ma santé. Embaucher davantage serait nécessaire, mais financièrement inaccessible.

Certains reprochent à la lactation continue de ne pas respecter le rythme naturel des chèvres. Que répondez-vous à ces critiques ?
Qu’il faut être plus précis : effectivement, dans la nature, les chevreaux naissent tous les ans ; cependant, ils grandissent auprès de leur mère et, surtout, ils ont droit à la vie. Cette idée de « naturel » est donc invoquée de façon très sélective. En réalité, aucun élevage ne peut se dire totalement naturel.
Existe-t-il des risques que cette technique soit détournée dans des élevages industriels ?
Oui, c’est une critique que je partage et qui fait peur aux éleveurs engagés que je connais. En théorie, la lactation continue pourrait être utilisée dans des élevages industriels pour pousser les chèvres à produire plus longtemps, sans considération pour le vivant. Mais dans mon entourage, ceux qui pratiquent la lactation continue travaillent tous en élevage extensif, avec beaucoup de pâturages, et veillent à garantir une vie digne, même si parfois raccourcie, aux chevreaux comme aux chèvres.
Est-ce que tous les éleveurs en lactation continue travaillent de la même manière ?
Non. Je parle ici de ma pratique, et non au nom de tous ceux qui utilisent la lactation continue. Chaque exploitation a ses propres pratiques. Certains éleveurs en lactation continue font le choix d’abattre les quelques chevreaux qui naissent, tandis que d’autres, même s’ils ne pratiquent pas la lactation continue, essaient au maximum de ne pas séparer les chevreaux de leur mère, de placer ou de garder une partie des mâles et de prendre soin de leurs vieilles chèvres. Il est illusoire de présenter le monde agricole de façon binaire et simplifiée : il n’y a pas d’un côté les gentils éleveurs et de l’autre les méchants. Chacun fait au mieux dans les contraintes économiques et structurelles qu’il connaît.

Selon vous, la responsabilité du bien-être animal repose-t-elle sur les producteurs ?
Je suis convaincue que les producteurs fermiers ne sont pas les principaux responsables. Bien au contraire, ce sont eux qui assument chaque jour la réalité la plus dure : gérer la souffrance animale ne réjouit personne. Les petits éleveurs caprins gagnent en moyenne 700 euros par mois alors comment leur reprocher de ne pas faire assez quand on sait que c’est forcément moins rentable de laisser le lait aux chevreaux, de soigner plutôt que d’abattre ou de garder des animaux vieillissant moins productifs ? Nous ne sommes pas dans une société végan donc il faut des élevages, idéalement non industriels.
D’où pensez-vous que vient le problème, alors ?
Le gouvernement ne donne pas aux petits producteurs les moyens de faire autrement. Les aides de la PAC sont distribuées en fonction de la superficie ou du nombre de têtes, ce qui favorise mécaniquement les très grosses exploitations. Elles peuvent ainsi vendre moins cher, puisque leur production est indirectement subventionnée par l’argent public. Le système incite à produire plus, pas mieux. Le but étant de produire massivement à bas coût pour les consommateurs dont les revenus sont trop bas également… Selon moi, les subventions devraient venir compenser la baisse de productivité qu’implique le fait de produire de manière plus qualitative. Les aides devraient être mieux réparties et investir dans la santé des consommateurs en favorisant les exploitations qui font le plus d’efforts, que ce soit sur le plan environnemental ou sur le plan du bien-être animal.
















