Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les pouvoirs publics amorcent une transformation profonde de l’agriculture française pour assurer l’autosuffisance alimentaire d’une population en pleine croissance. Dans les années 1960, cette dynamique est renforcée par l’entrée en vigueur de la Politique agricole commune à l’échelle de l’UE. En soutenant l’accroissement de la productivité agricole et la modernisation des exploitations, elle favorise l’essor des systèmes industriels qui deviennent progressivement le modèle à suivre. Aujourd’hui, 80 % des animaux de rente sont confinés dans des élevages intensifs, sans accès au plein air.
Quand le rendement prime sur le vivant
Ces systèmes industriels visent un rendement maximal en concentrant un grand nombre d’animaux sur des surfaces restreintes. Issus d’une sélection génétique poussée qui optimise souvent leur capacité de production au détriment de leur santé, les poulets à croissance rapide souffrent de troubles locomoteurs, tandis que les truies mettent bas à plus de porcelets qu’elles n’ont de tétines pour les nourrir. Cette course à la productivité impose une forte promiscuité entre les animaux, augmentant les risques de blessures et l’expression de comportements conflictuels ou déviants – comme le cannibalisme chez le porc –, indicateurs d’un état de mal-être. Pour limiter les problèmes sanitaires, et donc économiques, qui peuvent en découler, des mutilations sont couramment pratiquées sur les animaux avec une prise en charge de la douleur souvent absente (comme pour la coupe de la queue des porcelets) ou partielle (comme lors de l’ablation des bourgeons de cornes des veaux).
Confinés dans un environnement pauvre, parfois isolés physiquement et socialement, les animaux sont empêchés d’exprimer le répertoire comportemental naturel de leur espèce, ce qui est susceptible de générer de la frustration et de l’ennui.
Le bien-être animal ne se réduit pas à l’absence de maladie ou de souffrance, il implique un état mental positif avec la possibilité pour les animaux d’agir sur leur environnement physique et social. L’améliorer, en système intensif, nécessiterait de repenser en profondeur les pratiques d’élevage associées. Une telle évolution suppose de revoir la sélection génétique des animaux de rente, de façon qu’il n’y ait plus de sélection sur des traits de production au détriment de leurs limites physiologiques. Ces changements apparaissent difficilement conciliables avec la logique de productivité maximale du modèle industriel. Dès lors, une amélioration substantielle du bien-être animal au sein de ces systèmes s’avère illusoire. Un constat sans appel, partagé par des chercheurs de l’INRAE et du CNRS dans une tribune parue en 2022.
Avec la modernisation agricole, les abattoirs connaissent également une industrialisation progressive. Autrefois artisanal, le travail est réorganisé selon les principes de la production de masse : chaînes cadencées, mécanisation et rationalisation des temps de travail. Cette course au rendement engendre une accélération des cadences qui nuit considérablement à la bientraitance animale. Elle fait peser sur les opérateurs une lourde pression, source d’erreurs de manipulation et de prises de décisions précipitées, au détriment de tous.
Les ONG en première ligne de la mobilisation citoyenne
Les ONG de protection animale, dont l’OABA (Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs), s’opposent aux pratiques et décisions politiques contraires au bien-être animal. Leur mission repose sur la sensibilisation du grand public aux conditions de vie, de transport et d’abattage des animaux et sur son implication au travers de mobilisations citoyennes. C’est le cas d’End the Cage Age, une initiative soutenue par 1,4 million de citoyens de l’UE, visant à abolir les cages. Voulant prolonger ce sursaut dans les actes d’achat, l’OABA et trois autres ONG participent au développement de l’Étiquette Bien-être Animal pour orienter le consommateur vers des achats plus respectueux du vivant. L’objectif est de l’inciter à adopter une consommation responsable : moins mais mieux.
Une politique au service des industriels
Dernièrement, le gouvernement a multiplié les décisions en faveur de l’industrialisation, au détriment des systèmes durables – comme l’agriculture biologique –, et à taille humaine dont le ministère de l’Agriculture aime pourtant se vanter. Ainsi, l’article 3 de la loi Duplomb, promulguée en 2025, prévoit un relèvement considérable des seuils d’autorisation ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement) pour les élevages. De nombreux projets d’exploitations intensives pourront désormais échapper aux études d’impact environnemental et aux enquêtes publiques, malgré des risques avérés de pollution locale. Une trajectoire politique à contre-courant de l’opinion, réaffirmée lors des débats parlementaires sur la loi d’urgence agricole, alors que 82 % des Français se déclarent favorables à l’interdiction de l’élevage intensif en 2026.
Ces décisions visent à développer l’entrée de gamme, pour concurrencer les prix cassés des produits importés sous prétexte de souveraineté alimentaire. Pourtant, l’industrialisation de l’élevage accroît la dépendance de la France aux importations, notamment de soja et d’engrais de synthèse. Miser sur le premier prix contraint à produire moins cher, au détriment de la qualité, tout en faisant fi des enjeux socio-environnementaux actuels. Réduisant la capacité des éleveurs à vivre dignement de leur travail, cette dynamique fragilise leurs exploitations et les rend tributaires des aides publiques.
Le constat scientifique, social et politique est sans appel
L’industrialisation du vivant est une impasse. Il devient urgent de s’extraire de la logique du profit maximal pour replacer le bien-être des animaux et de l’humain, ainsi que le respect de l’environnement, au cœur de notre agriculture. La sauvegarde de nos campagnes passe par le choix conscient et généralisé d’une alimentation éthique et durable.
Tiphaine Duvernois est diplômée d’un master en biologie et agrosciences et spécialisée dans l’étude des comportements et du bien-être des animaux d’élevage. Elle a rejoint l’OABA en tant que chargée de mission scientifique afin d’apporter son expertise dans les travaux d’amélioration des conditions d’élevage et d’abattage. Elle participe à l’élaboration de l’Étiquette Bien-être Animal, intervient lors des échanges avec les filières et suit les avancées scientifiques en matière de bien-être animal.
OABA
Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs
L’OABA est une association de protection animale agissant selon quatre axes majeurs : les retraits et les sauvetages d’animaux d’élevage maltraités ; le plaidoyer auprès de la sphère politique et professionnelle pour améliorer les conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux ; les audits de protection animale en abattoirs ; et l’information du consommateur. Ses actions sont rendues possibles par la générosité de ses donateurs.
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